des hommes parlent…

Dix femmes, dix leçons : Laurence et les préliminaires permanents

par Thomas • 15 oct 2008 • dans Nos vies d'hommes

La vie est courte, et les occasions de plaisir trop rares.
Personnellement, je me suis beaucoup ennuyé durant toute ma vie. Surtout au début.
Que les Dieux bénissent toutes les femmes avec qui j’ai passé de bons instants, mais mon goût un peu pervers pour l’honnêteté radicale m’oblige à avouer que j’ai passé des moments d’ennui quasi-giscardiens avec certaines d’entre elles.
Le quotidien.
La routine.
L’absence de communication.
Ces parasites de l’amour, qui fondent sur les couples comme les morpions fondaient sur le bas-peuple espagnol en l’an de grâce 1348, en pleine peste noire.

Mais je n’ai jamais connu ça avec Laurence.

Laurence est ma « copine d’en-dessous de la couette ». Si j’étais vulgaire comme un anglo-saxon (ce qui n’est pas le cas, mais j’y travaille) je dirais « fuck buddy » ou « copine avec qui on se tripote tout ce qui dépasse et plus si affinités ».

Mais Laurence n’est pas ça.
Laurence est une jeune femme, très belle et très libre.
Comme moi, elle aime mordre, râler, grogner et dépasser les bornes dans de trop nombreux domaines.
C’est une fille chiante, comme je les aime : drôle, spirituelle, joueuse.
C’est une fille qui sait accepter avec délice le plaisir qu’on lui donne. Et qui prend un soin méticuleux à en donner bien plus en retour.

C’est aussi une vilaine fille, qui n’aime rien tant que de raconter ma vie décousue et nos soirées coquines sur internet.
Ce qui est très mal. Mais elle le sait. Et elle s’en régale.
Parce qu’avec Laurence, nous avons notre petit jeu à nous.
Et dans ce jeu, tous les coups sont permis.

Laurence et moi sommes séparés par deux cents kilomètres.
Nous ne nous voyons que très peu, au hasard de déplacements professionnels et personnels.
C’est-à-dire peut-être une fois par trimestre, deux fois les trimestres de pleine lune.
Nous nous sommes rencontrés alors que nous étions tous les deux très casés et très fidèles.
Et nous avons dû vivre avec une incroyable tension sexuelle, pendant de longs mois.
Faire avec. Ne pas y penser.

Dialoguer avec ces regards et ces sourires, qui dans un grand silence se mettent à susurrer :

- « Tu n’as pas la moindre idée de ce que j’aurais envie de te faire, là tout de suite, dans cette salle de cours…
- Oh si, j’imagine bien ! Mais c’est largement en-dessous de ce que MOI j’ai envie de te faire, là tout de suite, dans cette salle de cours…
- Peut-être, mais moi, je te le ferais deux fois !
- Peut-être, mais moi, je ferais semblant de ne pas me laisser faire, les deux fois ! Bon, la première fois seulement, peut-être… »

Essayez donc de suivre un cours sur « Hans Jonas et le principe de responsabilité » avec de telles idées dans la tête. A la réflexion, je me demande comment j’ai pu obtenir mon diplôme dans ces conditions !
Lorsque nous nous sommes retrouvés célibataires ou presque, nous avons compris que nous ne passerions pas notre vie ensemble.
Nous sommes trop différents. En âge : elle est verte et je suis mûr (ou « à point », diraient certaines, mais ce n’est pas la question.) En goûts : elle a plutôt une saveur de vanille des îles, de mangue et d’alcool fort. Et moi un goût douteux pour les filles comme elle (piercées, tatouées, décolorées, déchaînées).

Mais nous sommes totalement, incroyablement, atrocement compatibles dans un lit. Ou dans la cuisine. Ou contre le mur du couloir à peine passée la porte d’entrée. Ou sous une douche. Ou…
Notre défi était donc de maintenir cette tension sexuelle entre nous, malgré la distance. De la réveiller au besoin, après de longs mois d’absence et parfois de silence.
Donc tous les coups sont permis. Tous.
A la seconde où nous nous voyons, à la descente du train, dans le hall de ce charmant hôtel particulier, à la terrasse de ce café, le jeu commence.
Tout devient un préliminaire à l’amour, un préliminaire aux préliminaires, un « préliminaire permanent ».

Regards qui hurlent le désir, au restaurant, pendant que sous la table un pied débarrassé de sa Doc Martens verte se fait délicatement masser.
Sourires qui laissent deviner l’inavouable, pendant que nous faisons semblant d’écouter cet artiste contemporain fier d’être la diva du vernissage le plus décadent de l’année.
Soupir discret, lorsque l’un d’entre nous se lève et passe délicatement sa main sur le haut de la nuque de l’autre, puis s’en va. Sans dire où il va, ni pour combien de temps, ni s’il reviendra.
Mails qui racontent nos désirs respectifs, et qu’on a l’obligation de lire au travail, histoire de pimenter le défi.
SMS limités à trois mots, « violemment méchamment sensuels ».
Coups de fil surprise qui nous laissent pantelants.
Petites allusions discrètes sur internet, qui entretiennent un secret qui n’en est pas un, qui déclenchent la jalousie et l’envie.
Long article entièrement dédié à elle, sur le meilleur site web du monde, pour lui rendre la monnaie de sa pièce.
Pour lui dire « merci ».
Pour lui dire « vilaine ».
Pour lui dire à quel point elle m’a aidé à aimer les femmes au moment où l’une d’entre elles me les a fait haïr toutes.
Pour lui dire que ce n’est pas de l’amour, mais que le temps d’un week-end, ça y ressemble drôlement.
Pour lui dire que même si ça ne dure que quelques heures de temps en temps, dans ces moments-là je suis à elle, totalement, entièrement, à chaque seconde.
Et que je sais qu’elle est à moi aussi, dans ces moments-là, sans retenue, sans limites, sans tabous.

Que nous ne vivrons jamais ensemble. Que nous le savons. Et que c’est bien comme ça.
Que nous avons chacun nos vies, nos histoires, nos maîtresses et nos amants, nos métiers, nos « idées », nos rêves.

Mais que lorsque nous voudrons à nouveau faire une pause dans ce quotidien,
lorsque nous aurons besoin de nous sentir désirés et adorés,
lorsque nous aurons besoin de dormir serrés contre quelqu’un qui nous connaît si intiment que le moindre gémissement nocturne nous incitera à nous réveiller pour assouvir un autre fantasme,
lorsque nous aurons besoin de quelqu’un capable de nous aimer sans nous posséder,
capable de nous regarder sans nous juger,
alors nous nous reverrons.

Tant que nous pourrons le faire sans blesser nos amants et maîtresses respectifs, nous continuerons à jouer ce petit jeu coquin.

Et lorsque nous aurons trouvé notre compagnon idéal, l’Amour de l’Amour, le Désir du Désir, alors nous arrêterons tout, Laurence et moi.
Nous nous perdrons de vue.
Nous ne reprendrons plus contact.
Par respect pour l’Autre.
Et nous nous souviendrons de nos « préliminaires permanents » avec un sourire en coin. Comme d’une époque bénie où je me suis senti plus homme et elle plus femme.
Comme d’un moment de ma vie, où j’ai appris que le sexe commence en esprit, et que les préliminaires doivent être permanents pour vaincre le quotidien.

(A suivre avec Mariah, ou l’Amour Total)

Relu par VLR

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15 commentaires »

  1. Quelle chouette relation … J’espère pour toi, cher thomas (et chère Laurence puisqu’elle lit ces mots apparement), que l’absence de l’autre ne sera pas trop difficile à supporter lorsque l’un de vous 2 aura trouvé l’amour …

    Mais quand même ! quel dommage que vous ne soyez pas ensemble ! Tes mots pour parler d’elle sont tellement révélateurs …


  2. Quand j’entends que c’est impossible et que ce n’est que du sexe… avec de tels mots… euh j’ai un peu de mal là !

    Bref, vous êtes trop tous les deux et le désire magnifique que vous vous portez est simplement le plus beau qu’il m’est été donné de lire…


  3. J’adore le principe de cette « relation » et la façon dont tu nous l’as livrée..
    Ca fait envie et ça donne des idées..


  4. je n’ai pas les mots qui viennent aussi facilement que toi.
    merci. tu sais pourquoi.
    merci.


  5. Je veux pas la ramener, mais je comprends tout à fait cette relation, et que c’est bien comme ça, et que c’est une chance de connaître ça.


  6. *soupir*

    *soupir*

    Ah comme j’aimerai avoir une relation dans ce style….

    *soupir*

    *soupir*


  7. Je dis chapeau… non je dis chapeaux

    Chapeau d’avoir trouver une des 2 ou 3 filles (oui c’est très subjectif ça mais j’m'en fous) en France qui aime et assume ce type de relation.
    Chapeau pour cet article reléguant au combustible pour barbecue tous les Harlequins de ma mère.
    Chapeau d’être capable de ne pas tomber amoureux après des moments d’une telle intensité, j’en serai incapable.

    Voilà maintenant t’as l’air con avec 3 chapeaux sur la tête mais c’est toi qu’a commencé :)


  8. Je ne m’attendais pas à ces réactions. Elles me laissent sans voix et sans paroles, ce qui équivaut dans mon cas à me retrouver nu. Presque gêné de voir à quel point cette histoire qui nous semble évidente, peut vous avoir touché.
    Je ne peux que vous renvoyer vos jolis souhaits. Puissiez-vous, avec votre compagnon, compagne, mari, épouse, amant, maîtresse, conserver cette envie de séduire et ce désir d’abandon des tous premiers rendez-vous…

    Mais évidement, la réalité de notre histoire est bien plus compliquée.

    Certains jours, c’est très clair.
    D’autres, nous n’arrivons plus à distinguer nos sentiments.
    Amitié, complicité, attraction, désir, passion, amour ?

    Nous avons décidé de lâcher-prise.
    D’accepter les caprices de nos cœurs.

    Ne pas réfléchir.
    Juste lâcher-prise.
    Nous ne pouvons rien y faire.

    Elle m’éblouit, elle m’énerve, elle me manque et je veux la voir heureuse avec son Autre à venir.
    Il me fait rire, il m’exaspère, il me révèle et je lui souhaite de la trouver, cette Elle qu’il cherche tant.
    Accepter les caprices de nos cœurs.

    Ne pas réfléchir.
    Juste lâcher-prise.
    Nous ne pouvons rien y faire.

    Face à nos sentiments, nous ne pouvons rien faire.
    Nous sommes totalement impuissants.

    Totalement impuissants.

    Et c’est un immense réconfort.


  9. Waow.
    Je suis un peu scotchée. Par la qualité du texte, encore une fois, et par son contenu, à fond ! (et par ton com Thomas, mis en forme lui aussi ;) )
    C’est comme ça que j’ai envie que ce soit, je fais tout pour. Je crois.
    Et comme ça a l’air fade quand ce n’est pas aussi réciproque que pour vous !


  10. J’ai beaucoup de mal à concevoir que cette relation si fusionnelle ne se conclue pas par le mot « amour ». Mais il ne s’agit pas de moi, mais bien de toi. Et vous semblez tellement épanouis qu’on ne peut que respecter vos choix.
    Puissiez-vous trouver l’âme sœur et vous passer l’un de l’autre le moment venu.
    (Thomas, tu écris divinement bien. Et rien que pour ça et pour la jalousie que cela engendre, je suis obligé de te haïr. ;) )


  11. Je pense, Thomas, que chaque lectrice des Paroles a eut envie de s’appeler Laurence le temps de ce texte, au moins.


  12. Je serais en effet incapable de ne pas tomber en amour avec toute cette intensité…les larmes sont remontées, je connais cette impression, je l’ai vécu… mais lorsque le départ définitif sonna, je ne puis l’oublier, j’en souffre encore terriblement…Ce n’est certe pas l’amour selon vos choix, mais ça lui ressemble terriblement…et de savoir que l’autre pense à toi, réconforte quotidiennement…J’aurais aimé avoir votre courage et votre force, de ne pas s’attacher, de savoir dire adieu sans se retourner…J’aurais bien aimée oui…C’est la plus belle lettre d’amour que j’ai lu dans ma vie, je reste sans mots, cela fait tout simplement rêver…Merci de nous faire partager cette passion perpétuelle, c’est tout simplement BEAU de vous lire!


  13. Pour avoir vécu un petit bout de relation qui ressemblait à ça de loin, j’en ai le souvenir que c’est génial mais très frustrant en même temps. Courage, quand l’autre trouve son significant-other, c’est un peu la claque, je ne sais pas ce que je dois vous souhaiter à tous les deux !


  14. Moi, ça fait 5 ans que je vis ce genre de relation parce que je ne suis pas libre et je suis son aînée de 17 ans. Je pensais à lui, la nuit, le jour, toujours………Il était marié, puis divorcé, libre, j’aurais tout plaqué pour lui, mais il ne me l’a jamais demandé. Puis, comme dit Darwi, « quand l’autre trouve son significant-other », tu souffres énormément et tu t’effaces……tu n’oublies pas, lui non plus…….et grâce à internet, c’est reparti…..nos désirs, nos fantasmes, nos petits jeux coquins aussi…….sachant qu’un jour nous repartirons définitivement chacun de notre côté, quand je serai trop vieille …….mais ça restera gravé au fond de notre mémoire, dans notre jardin secret. C’est un grand bonheur, mais beaucoup de souffrances ! Thomas et Laurence, je peux vous assurer que ce n’est pas facile de ne pas reprendre contact, pourtant nous l’avons fait, le temps qu’il prenne sa place dans son nouveau foyer et ……..je n’ai pas encore eu le courage de lui dire adieu.


  15. OK beaucoup de bonheur


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